« Je te frapperai sans colère

et sans haine, comme un boucher »


Pour tout dire j’avais prévu de terminer  ce petit texte sur les photos de Jim Pontvianne avec cette phrase de Baudelaire placée en exergue à côté d’une de ses images faisant partie d’une série photographique que l’on peut voir sur son site sur internet, la série s’appelle « Notes animales ».

Cette phrase scalpel, comme on dit d’une phrase sans détour, qui ferait d’avantage appel à la scarification, au geste de scarifier, d’inciser plutôt, cette phrase de Baudelaire, bavarde et éloquente, à la fois haïku et satori, ne me semble pas le moins du monde naïve et déplacée et parait finalement tout à fait appropriée pour introduire le travail photographique de Jim Pontvianne.

 Du haut de sa carrure de colosse (ses 1 mètre 90 en imposent) et de son prénom qui nous fait penser d’avantage à un combattant de joueur de tennis américain sur terre battue plutôt qu’à un photographe, Jim P, appelons-le ainsi, « tel Attila, tel Othello », l’appareil photo en guise de glaive, arpente les déficits de nos sociétés déroutantes. Il va là où ça se passe, là où ça casse, là où son flair de flibustier et de samouraï des images l’appelle, le tire et le saisit pour scarifier, scalpelliser, couper, scanner, triturer, s’imprégner, et tel un maître de thé, donner un verdict imparable sur les affres des hommes errant sur notre dingue de planète. Prenons si vous le voulez bien ce mot de scarification dans son sens littéral. Le geste photographique de Jim P a tout à voir avec le geste du chirurgien : après une analyse serrée du contexte à photographier, il incise à l’endroit le plus critique, là où ça fait mal ! Ses plans rapprochés, resserrés, pressurisés, mis à nu par des cadrages infaillibles (toujours des détails, des morceaux, jamais de plans d’ensemble) ne laissent pas de place à la rêverie, justement parce que Jim P ne rêve pas, il n’en a pas le temps, il n’en a plus le loisir, parce que pour lui photographier est quelque chose de sérieux, de vital. Mais pourquoi les rêves ne seraient-elles pas des choses sérieuses ? mais peut-être alors rêve-t-il plus qu’il en faudrait, et ses images deviendraient alors oniriques, sur-réelles, fantomatiques, fantasmatiques. Dans toutes ses images, quasi toutes ses séries de photographies qu’il produit, le radical et le fantasmatique se côtoient, se complètent. Les deux en même temps, comme une couleur bleue a besoin de son complément de jaune pour exister vraiment. C’est que derrière la volonté de Jim P à inventorier le réel (comme on dit dans les milieux des reporters photographes), à vouloir dénoncer et revendiquer une position critique louable sur les inconvenances de notre aujourd’hui malfaisant, se cache une autre volonté, non moins louable et nécessaire, que j’appellerais, comme le dit si bien Jacques Rancière, « l’entêtement esthétique ». Même si nous avons à faire là à l’œuvre d’un artiste profondément engagé, pour Jim P, faire des images de réfugiés en France ou ailleurs ne peut pas se limiter à un simple constat sociologique froid et disert. On avancera chez ce photographe-artiste une volonté de mettre en œuvre une « politique de l’esthétique », au sens où l’art expliciterait une situation, réelle ou fictionnelle. Jim P se place alors au « nœud du rapport entre une politique de l’esthétique et une esthétique de la politique, il assume aussi leur séparation, l’écart entre la proposition artistique qui donne des potentialités nouvelles au paysage de l’« exclusion » et les puissances propres de la subjectivation politique » (Rancière encore). Il ne s’agit pas là non plus d’un réemploi du vieil adage d’« esthétiser la misère », Jim P met tout en œuvre pour valoriser les ressources de l’art pour faire dire à ses images qu’il ne s’agit pas d’offrir le documentaire de vies difficiles, « il s’agit à la fois de recueillir toute la richesse d’expériences contenues dans l’histoire de la colonisation, de la rébellion et de l’immigration, mais aussi d’affronter l’impartageable, la fêlure qui, au terme de cette histoire, a séparé un individu de son monde et de lui-même. » (Jacques Rancière toujours)

 L’art lié à la vie, l’art tissé des expériences partagées du travail de la main, telle cette série baptisée  « Renaissance » que Jim P a produit, entre autres séries d’images, lors de sa résidence d’artiste invité à Montauban : des gros plans de mains d’hommes noirs faisant la cuisine, épluchant des carottes, triant du romarin, garnissant des vols au vent, rinçant de la salade, des gestes simples, quotidiens, sans valeur affective mais des gestes essentiels, qui peuvent être faits par tout le monde, des images fortes qui nous prennent à la gorge parce que notre culture et notre regard formaté d’occidental que nous avons sur la cuisine occidentale, nous égare vers des images et des idéologies formulées à l’avance, et Jim P le sait fort bien et joue de cette dichotomie pour construire ses images. On pense ici tout bonnement à Chantal Akerman dans sa volonté qu’elle avait à montrer les choses indispensables du quotidien jusqu’à la méticulosité aliénable des plans fixes hyperréalistes surtout dans ses films comme « Jeanne Dielman » ou « Je, tu, il, elle ». Selon moi le must du travail de Jim réside dans cette capacité sur-réelle qu’il a à représenter le corps, les corps vivants ou les corps gisants, (certaines de ses photos nous ramènent aux gisants de Maurizio Cattelan) ces corps quelconques, délaissés, effacés, comme paraissant être mis en scène mais pourtant toujours pris, jamais volés. La série « Dressing végétal » nous en dit long, surtout lorsqu’il note en exergue de ses images « sculptures vivantes, survivantes », et cela me semble réducteur de considérer le travail de Jim P seulement sous l’angle de la photographie, l’angle ne sera jamais assez grand…

 

Marc Giloux, artiste
Février 2017